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20.08.2026
#331
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Pour Stéphane Boujnah, directeur général et président du directoire d’Euronext, l’Europe souffre moins d’un manque d’opportunités que d’un manque de confiance dans sa capacité à les saisir. Au micro de Matthieu Stefani, il explique comment Euronext est devenu la première place de marché d’actions en Europe, pourquoi les entreprises américaines restent beaucoup mieux valorisées que leurs homologues européennes et comment l’épargne des Européens pourrait davantage financer leurs propres entreprises.
Euronext, c’est quoi exactement ?
Pour beaucoup d’investisseurs particuliers, Euronext reste un nom que l’on croise régulièrement sans forcément savoir ce qui se cache derrière. Pourtant, son rôle est central : Euronext est aujourd’hui la plus grande place de marché d’actions en Europe, avec une plateforme technologique unique, un carnet d’ordres unique et des règles harmonisées entre les différents marchés intégrés.
Le groupe réunit plusieurs places boursières européennes et poursuit son expansion. La Bourse d’Athènes, acquise en novembre 2025 selon Stéphane Boujnah, doit par exemple être complètement connectée à la plateforme en juin 2027. L’objectif est de créer un marché européen intégré dans lequel la liquidité est concentrée plutôt que dispersée entre une multitude de places nationales.
Et cette concentration est justement l’une des clés du modèle.
La liquidité, ce qui fait vraiment la valeur d’un marché
Une entreprise peut être excellente, afficher une belle valorisation et pourtant ne pas intégrer le CAC 40. Pourquoi ? Parce que la taille ne suffit pas.
Stéphane Boujnah rappelle que la liquidité et le flottant sont deux critères essentiels. Une société très importante mais dont très peu d’actions sont effectivement disponibles sur le marché peut ainsi rester en dehors de l’indice. Il cite l’exemple d’Amundi, dont le flottant est limité en raison du contrôle exercé par le groupe Crédit Agricole.
La liquidité, finalement, est assez simple à comprendre : lorsqu’un investisseur veut vendre une action, il faut quelqu’un en face pour l’acheter. Plus il est facile d’effectuer cette transaction, plus le marché est liquide.
C’est aussi ce qui permet au CAC 40 de représenter un univers réellement investissable, plutôt qu’une simple liste des 40 plus grosses entreprises.
Pourquoi les entrepreneurs européens rêvent-ils encore du Nasdaq ?
C’est l’une des questions centrales posées par Matthieu Stefani : lorsqu’une entreprise européenne devient suffisamment importante pour entrer en Bourse, pourquoi ne pas aller directement aux États-Unis ?
Le Nasdaq bénéficie d’une image extrêmement attractive, notamment auprès des entreprises technologiques. Pourtant, Stéphane Boujnah nuance fortement l’idée selon laquelle une cotation américaine serait automatiquement supérieure à une cotation européenne.
Il observe d’abord que les entreprises européennes cotées aux États-Unis viennent beaucoup de pays dont les marchés domestiques manquent de profondeur. Selon les chiffres qu’il donne dans l’épisode, environ deux tiers des sociétés européennes cotées au Nasdaq viennent du Royaume-Uni, d’Allemagne et de Suisse.
À l’inverse, Euronext parvient aussi à attirer des entreprises qui ne viennent pas historiquement de ses marchés. Stéphane Boujnah cite notamment CSG, CVC et Ferrovial comme exemples d’entreprises internationales ayant choisi Euronext.
Cela ne signifie pas que le marché européen répond à tous les besoins. Certains secteurs restent beaucoup plus naturellement attirés par les États-Unis.
Biotech : pourquoi les États-Unis conservent un véritable avantage
La biotech fait partie de ces exceptions.
Avant même leur introduction en Bourse, ces entreprises peuvent avoir besoin de lever plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de millions d’euros. Or, selon Stéphane Boujnah, l’Europe dispose de moins d’investisseurs capables d’apporter de tels montants avant les essais cliniques.
Aux États-Unis, l’écosystème est beaucoup plus développé. Les entreprises peuvent y trouver de gros investisseurs privés avant leur IPO, mais aussi les grands groupes pharmaceutiques susceptibles de les racheter. Le Nasdaq s’inscrit donc dans tout un environnement de financement particulièrement adapté aux biotechs.
La question pourrait également se poser demain pour d’autres industries très gourmandes en capitaux, comme l’informatique quantique, alors que les entreprises européennes auront besoin de financer des ambitions importantes encore largement concentrées sur la R&D.
Les actions européennes sont-elles vraiment moins chères ?
C’est là que le débat devient particulièrement intéressant pour l’investisseur.
Stéphane Boujnah estime qu’en moyenne, les sociétés américaines se valorisent autour de 20 à 22 fois leurs résultats, contre plutôt 10 à 13 fois en Europe.
Un écart considérable.
Mais faut-il forcément en conclure que les entreprises américaines sont meilleures ? Pour Stéphane Boujnah, l’écart entre les perspectives de croissance des deux continents ne suffit pas nécessairement à justifier une telle différence de valorisation.
C’est d’ailleurs, selon lui, l’une des raisons pour lesquelles des investisseurs étrangers se tournent davantage vers l’Europe depuis 2024 : rapportées à leurs performances, les entreprises européennes peuvent apparaître moins chères que leurs homologues américaines.
Et si l’IA était en train de créer une nouvelle bulle ?
La comparaison avec les États-Unis amène naturellement Matthieu Stefani et Stéphane Boujnah sur le terrain de l’intelligence artificielle.
Stéphane Boujnah connaît bien le phénomène des bulles technologiques : en 2000, il travaillait à Palo Alto au moment de l’éclatement de la bulle Internet.
Son analyse de l’IA est donc prudente. Une révolution technologique peut être parfaitement réelle sans que tous ceux qui investissent dedans gagnent de l’argent.
Le problème, selon lui, vient notamment de la masse colossale de capitaux investis. Pour justifier ces investissements, les entreprises concernées devront un jour générer suffisamment de revenus. Or rien ne garantit que toutes y parviendront, notamment si des modèles ouverts viennent bouleverser les modèles économiques fermés imaginés aujourd’hui.
L’histoire a déjà connu ce scénario. Les infrastructures construites pendant une ruée vers une nouvelle technologie peuvent devenir extrêmement utiles par la suite, alors même que la première génération d’investisseurs perd de l’argent. Stéphane Boujnah cite notamment le canal de Panama et Eurotunnel pour illustrer cette mécanique.
Autrement dit : l’IA peut transformer l’économie sans pour autant justifier toutes les valorisations actuelles.
Dividendes ou croissance : deux façons très différentes d’investir
Face à cette incertitude, Stéphane Boujnah assume une stratégie personnelle plutôt prudente : il privilégie les sociétés cotées qui versent des dividendes.
Il considère le dividende comme une forme de test concret de la performance. Mais il reconnaît lui-même que cette stratégie n’est probablement pas celle qui permet de maximiser le rendement d’un portefeuille. Miser davantage sur des entreprises offrant de fortes perspectives de croissance peut produire de meilleurs résultats, avec évidemment davantage de risques.
Matthieu Stefani défend d’ailleurs une logique presque inverse. En tant qu’entrepreneur, il a plutôt tendance à considérer qu’une entreprise en croissance doit conserver son cash pour financer son développement plutôt que le redistribuer aux actionnaires.
Le débat illustre surtout une chose : il n’existe pas un profil d’investissement universel. Tout dépend de son rapport au risque, de ses objectifs et de la façon dont on considère l’argent gagné par son travail.
Comment Euronext gagne-t-il de l’argent ?
Euronext ne se contente pas de prélever une commission lorsqu’un investisseur achète ou vend une action.
Stéphane Boujnah distingue deux grandes familles d’activités : les métiers dépendants des volumes de transactions et ceux qui n’en dépendent pas.
Dans la première catégorie, on trouve évidemment la négociation d’actions, mais aussi les produits énergétiques, les taux souverains, certains produits agricoles dérivés ou encore les taux de change. Pour les actions, Euronext intervient également au moment de l’introduction en Bourse : les entreprises paient des frais d’entrée puis des frais annuels pour rester cotées.
Derrière la transaction se trouvent ensuite des métiers moins visibles mais essentiels : compensation, règlement-livraison et conservation des titres. L’objectif est notamment de garantir que celui qui vend sera effectivement payé et que le droit de propriété sera correctement transféré à l’acheteur.
Euronext vend aussi des logiciels et des services technologiques aux entreprises, à des banques ou encore à d’autres places boursières. Au total, Stéphane Boujnah indique qu’environ 40 % de l’activité est liée aux volumes, contre 60 % qui ne l’est pas.
La blockchain peut-elle remplacer une Bourse ?
La tokenisation pourrait profondément modifier les infrastructures financières. Euronext travaille d’ailleurs sur le sujet.
Stéphane Boujnah distingue cependant cette évolution d’une simple digitalisation. Les marchés sont déjà numériques depuis longtemps : les certificats papier, la corbeille et les coffres ont déjà été remplacés par des fichiers et des serveurs.
La prochaine transformation consiste plutôt à passer d’un système centralisé à un système décentralisé, dans lequel un actif peut être représenté par un token distribué sur plusieurs serveurs.
Mais cela ne suffit pas à recréer une Bourse.
Car la technologie peut faciliter les échanges entre une entreprise et ses actionnaires, tandis qu’un véritable marché apporte autre chose : la concentration de la liquidité et la formation d’un prix fiable. Sans suffisamment d’acheteurs, de vendeurs et d’actifs comparables réunis au même endroit, la qualité du prix se dégrade.
Et si le vrai problème européen était notre épargne ?
Pour Stéphane Boujnah, le débat sur la souveraineté financière ne devrait pas se résumer à empêcher les Européens d’investir aux États-Unis.
Si des opportunités existent aux États-Unis ou en Asie, il serait absurde de s’en priver. Le problème est ailleurs : l’Europe épargne beaucoup, mais cette épargne finance insuffisamment les fonds propres de ses propres entreprises.
Il oppose notamment le fonctionnement des retraites américaines, largement alimentées par la capitalisation, au système européen davantage fondé sur la répartition. Aux États-Unis, cette épargne-retraite crée des flux considérables vers les marchés actions et les grands gestionnaires d’actifs.
En France, la situation est différente. Stéphane Boujnah rappelle que les Français épargnent environ 19 % de leur revenu disponible, mais investissent relativement peu en actions. Une grande partie de cette épargne contribue davantage au financement de la dette et des déficits publics qu’aux fonds propres des entreprises.
Le véritable enjeu ne serait donc pas forcément de choisir entre actions européennes ou actions américaines, mais davantage entre financer les entreprises européennes ou financer la dette souveraine.
La martingale de Stéphane Boujnah : 100 000 euros pour sortir de sa zone de confort
Après avoir défendu pendant l’épisode une approche particulièrement prudente de son patrimoine, Stéphane Boujnah termine pourtant sur une petite contradiction assumée.
Une fois par an, il décide d’investir 100 000 euros de son épargne dans une société non cotée, illiquide et qui ne verse pas de dividendes.
Il explique avoir ainsi investi dans un fonds de capital-risque, directement dans une startup de la défense ou encore, par le passé, dans des activités plus traditionnelles. Mais il limite volontairement cette prise de risque à une petite fraction de son patrimoine financier.
Une manière, finalement, de réunir les deux philosophies d’investissement discutées avec Matthieu Stefani : protéger l’essentiel de son patrimoine tout en conservant une petite poche pour les paris plus risqués.
