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Racheter une entreprise avec plusieurs dizaines de milliards de dollars de dette peut sembler vertigineux. Pourtant, c’est précisément le principe du LBO : utiliser la dette pour financer une acquisition et tenter d’amplifier la création de valeur. Dans ce nouvel hors-série réalisé avec Fundora, Matthieu Stefani retrouve Bradley Lafond pour comprendre comment fonctionne concrètement un LBO, pourquoi les fonds utilisent autant la dette, comment ils mesurent leur performance et quels risques se cachent derrière ces opérations.

Pourquoi un entrepreneur accepterait-il de faire entrer un fonds ?

Un entrepreneur peut avoir construit pendant dix ans une entreprise rentable et valorisée plusieurs millions d’euros sans avoir réellement encaissé cette création de valeur. Ses bénéfices servent souvent à recruter, investir, acheter du matériel ou financer la croissance. Sa richesse existe alors essentiellement sous forme d’actions dans son entreprise. Faire entrer un fonds peut lui permettre de réaliser une partie de cette plus-value.

Dans un LBO minoritaire, par exemple, un entrepreneur qui détient 100 % d’une société valorisée 10 millions d’euros peut vendre 30 % de ses parts. Le fonds lui verse alors 3 millions d’euros : c’est ce qu’on appelle le cash-out. Le fondateur conserve ici 70 % de son entreprise et reste donc fortement impliqué dans sa réussite future. Le fonds peut parallèlement réaliser un cash-in, c’est-à-dire injecter de nouveaux capitaux directement dans l’entreprise pour accélérer son développement, financer de nouvelles acquisitions ou soutenir une croissance plus rapide.

LBO minoritaire ou majoritaire : qu’est-ce qui change ?

Tous les LBO ne donnent pas le même pouvoir au fonds. Dans un LBO minoritaire, le fondateur reste majoritaire au capital et conserve généralement une grande partie du contrôle de l’entreprise. Dans un LBO majoritaire, le fonds prend le contrôle. Il peut conserver l’équipe dirigeante existante, la renforcer ou mettre en place un nouveau management avec des objectifs précis : augmenter le chiffre d’affaires, améliorer la rentabilité ou réaliser des acquisitions.

Dans tous les cas, une caractéristique reste centrale : une partie de l’opération est financée par de la dette. C’est précisément cet effet de levier qui a permis aux fonds de LBO de générer historiquement des performances importantes.

Pourquoi la dette peut-elle augmenter la performance ?

Le mécanisme ressemble à celui d’un investissement immobilier financé à crédit. Plutôt que de financer intégralement l’acquisition avec ses propres capitaux, le fonds utilise une partie de dette. Les bénéfices générés par l’entreprise servent ensuite à rembourser progressivement cet emprunt. Si l’entreprise continue de croître, améliore sa rentabilité et prend de la valeur, le fonds peut revendre sa participation quelques années plus tard pour un montant largement supérieur au capital initialement investi.

Le levier devient particulièrement puissant lorsque la croissance est rapide. Une entreprise qui génère davantage de bénéfices que prévu peut rembourser sa dette plus rapidement et permettre au fonds de revendre sa participation avant même l’échéance initialement envisagée. Mais cet effet fonctionne dans les deux sens : si les bénéfices chutent alors que la dette reste identique, l’entreprise peut se retrouver très rapidement sous pression.

Quand l’effet de levier devient un accélérateur de risque

Pour qu’un LBO fonctionne, le fonds doit pouvoir anticiper les revenus et les cash-flows futurs de l’entreprise avec une certaine visibilité. C’est notamment ce qui peut rendre une société comme Electronic Arts intéressante pour ce type d’opération : des licences fortes et des revenus relativement prévisibles peuvent rassurer les prêteurs. Mais aucune prévision n’est infaillible. Une innovation technologique, un nouveau concurrent ou un retournement de marché peut rapidement remettre en cause la thèse d’investissement.

Bradley Lafond prend notamment l’exemple d’entreprises dont l’activité pourrait être fragilisée très rapidement par l’intelligence artificielle. Un secteur considéré comme prévisible quelques mois auparavant peut soudainement devenir beaucoup plus incertain. Et la dette, elle, ne disparaît pas. Si une entreprise devait générer un million d’euros par an pour rembourser son emprunt mais que ses bénéfices tombent à 200 000 euros, le fonds doit renégocier, rallonger la maturité de la dette ou trouver d’autres solutions de financement. L’effet de levier qui amplifiait les gains devient alors un accélérateur des difficultés.

TXU : quand un gigantesque LBO tourne mal

L’épisode revient notamment sur le rachat du groupe énergétique américain TXU. L’opération s’élevait à environ 45 milliards de dollars, dont seulement 8 milliards de capitaux propres pour environ 37 milliards de dette. Le pari reposait notamment sur une certaine évolution des prix de l’énergie. Mais l’essor du gaz de schiste aux États-Unis a bouleversé le marché et provoqué une chute des prix du gaz.

La rentabilité attendue n’était plus au rendez-vous alors que la dette restait à rembourser. TXU finira par se placer sous la protection du Chapter 11. L’exemple rappelle un principe simple : plus le levier est important, moins l’entreprise dispose de marge d’erreur face à un changement brutal de son environnement.

Pourquoi les fonds permettent-ils de limiter le risque ?

Une faillite peut entraîner la perte totale du capital investi dans une entreprise. Mais un fonds de private equity ne mise généralement pas sur une seule société. Il répartit ses investissements entre plusieurs entreprises afin qu’une mauvaise opération puisse être compensée par les autres participations du portefeuille.

Cette logique est particulièrement importante dans les actifs non cotés. Le niveau de risque n’est cependant pas identique entre le venture capital et le private equity plus mature. Dans le venture, certaines sociétés peuvent échouer complètement tandis qu’une seule réussite exceptionnelle peut générer une grande partie du rendement du fonds. Dans un portefeuille composé d’entreprises plus matures, les performances peuvent être moins extrêmes et plus homogènes. Bradley Lafond insiste donc sur une distinction essentielle : un multiple élevé n’est intéressant que si l’on comprend le niveau de risque qui a été nécessaire pour l’obtenir.

Multiple ou TRI : comment mesurer la performance d’un fonds ?

Deux investissements peuvent doubler votre capital tout en affichant des performances très différentes. Pourquoi ? Parce que le temps compte. Si 1 000 euros deviennent 2 000 euros en six mois, la performance annualisée est bien supérieure à celle d’un investissement qui met cinq ou sept ans à produire exactement le même résultat. C’est ce que mesure notamment le TRI, ou taux de rendement interne.

Le TRI prend en compte les sommes investies, les distributions reçues et le moment auquel ces flux financiers interviennent. C’est l’un des indicateurs particulièrement suivis par les investisseurs institutionnels. Un fonds peut aussi recycler certaines sommes récupérées rapidement après une cession. Plutôt que de redistribuer immédiatement cet argent aux investisseurs, il peut le réinvestir dans de nouvelles opportunités pendant sa période d’investissement. Les appels de fonds réels peuvent donc parfois être inférieurs au montant initialement engagé par l’investisseur.

Private equity : peut-on récupérer son argent avant la fin ?

Le private equity est par nature un investissement peu liquide. Un fonds traverse généralement deux grandes phases : une période d’investissement, pendant laquelle le gérant construit son portefeuille, puis une période de désinvestissement au cours de laquelle les participations sont progressivement revendues et le capital distribué aux investisseurs. Cela peut prendre plusieurs années.

Il existe cependant un marché secondaire. Un investisseur qui souhaite sortir avant l’échéance peut parfois trouver un acheteur pour ses parts de fonds. Cette vente peut se faire à la valeur estimée du portefeuille ou avec une décote si l’investisseur souhaite récupérer rapidement ses liquidités. Tout un marché s’est ainsi développé autour du rachat de parts détenues par des investisseurs ou directement par certains fonds.

TVPI et DPI : pourquoi une belle valorisation ne suffit pas

Le caractère non coté du private equity pose une autre question : comment connaître la véritable valeur des entreprises détenues dans un portefeuille ? Bradley Lafond distingue notamment deux indicateurs. Le TVPI reflète la valeur totale estimée du portefeuille, y compris les plus-values encore latentes. Le DPI, lui, mesure l’argent effectivement redistribué aux investisseurs.

Cette différence est importante. Un fonds peut afficher sur le papier une très forte valorisation grâce à plusieurs entreprises qui n’ont pas réalisé de nouveau tour de financement depuis longtemps. Leur valeur comptable peut alors sembler élevée alors que leur valeur réelle de marché a peut-être fortement diminué. Le DPI permet donc de regarder une donnée beaucoup plus concrète : combien d’argent le fonds a-t-il réellement réussi à rendre à ses investisseurs ? C’est pourquoi les investisseurs accordent aujourd’hui une attention croissante aux distributions réalisées, et pas uniquement aux valorisations affichées sur le papier.

Pourquoi le private equity reste-t-il aussi opaque ?

Historiquement, cette classe d’actifs était surtout réservée aux investisseurs institutionnels, aux grandes fortunes et aux professionnels de la finance. L’information y est donc beaucoup moins abondante que sur les marchés cotés. Un actionnaire d’une entreprise cotée peut consulter des publications régulières, suivre quotidiennement son cours de Bourse et acheter ou vendre ses actions presque instantanément.

Dans le private equity, l’investisseur dispose généralement de reportings trimestriels ou semestriels présentant les nouvelles participations, les cessions et l’évolution du marché. Cette moindre transparence fait partie des risques associés au non-coté. Bradley Lafond explique que Fundora cherche justement à rendre ces investissements plus lisibles pour les investisseurs particuliers en publiant notamment des reportings réguliers sur les stratégies proposées.

Peut-on accéder aux grands fonds avec un petit ticket ?

Les plus grandes opérations de private equity sont généralement réalisées par des acteurs comme KKR, Blackstone ou d’autres géants du secteur. Pour un particulier, investir directement dans ces fonds a longtemps été très difficile. Certaines solutions sont désormais accessibles via des contrats d’assurance-vie ou d’autres véhicules d’investissement.

Bradley Lafond souligne cependant une limite : plus un fonds devient important, plus il doit investir des montants considérables dans des entreprises déjà très matures. Or, une entreprise valorisée plusieurs milliards peut avoir moins de potentiel de multiplication qu’une entreprise beaucoup plus petite. Fundora explique donc privilégier des fonds boutiques, spécialisés sur des marchés précis : semi-conducteurs, cybersécurité, défense, space tech, luxe ou autres niches. L’objectif est d’accéder à des gérants plus spécialisés et à des entreprises de taille plus réduite capables, potentiellement, de générer davantage de création de valeur.

Que retenir avant d’investir dans un LBO ?

Le LBO repose sur une mécanique puissante : utiliser la dette pour financer une acquisition et augmenter le rendement potentiel des capitaux investis. Mais cette mécanique impose une condition essentielle : l’entreprise doit continuer à générer suffisamment de cash-flow pour rembourser sa dette.

Plus le levier est élevé, plus la performance peut être importante lorsque tout se déroule comme prévu. Mais plus les conséquences peuvent également être sévères en cas de retournement. Pour un particulier, l’enjeu n’est donc pas uniquement de regarder les performances passées d’un fonds. Il faut aussi comprendre le risque pris, la diversification du portefeuille, la qualité des distributions réellement réalisées et l’horizon pendant lequel son argent restera immobilisé.

Et surtout, accepter qu’en private equity, le rendement potentiel vient en contrepartie d’un élément difficile à retrouver ailleurs : l’illiquidité. Dans le prochain épisode, Matthieu Stefani et Bradley Lafond s’intéresseront à une autre question centrale : comment accéder aux meilleurs deals et comment sélectionner les fonds capables, eux-mêmes, de sélectionner les meilleures entreprises ?

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