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Un drone à quelques milliers d’euros peut aujourd’hui détruire un char qui en vaut plusieurs millions. De quoi remettre en question des décennies de stratégie militaire et, surtout, la façon dont on investit dans l’industrie de défense.

Car depuis la guerre en Ukraine, le secteur connaît une transformation profonde. Les budgets augmentent, les technologies évoluent à toute vitesse et l’Europe découvre à quel point elle dépend encore d’autres puissances pour assurer sa sécurité.

Mais alors, faut-il miser sur les géants historiques comme Thales ou Dassault ? Sur les startups qui développent des drones ? Ou plutôt sur les PME industrielles qui fournissent des composants indispensables ?

Pour en parler, Matthieu Stefani reçoit Serge Weinberg, président de Weinberg Capital Partners. Son fonds spécialisé dans la défense, Irénée, investit dans des entreprises non cotées pour accompagner leur développement et contribuer à renforcer la souveraineté française et européenne.

Pourquoi la défense est redevenue un secteur d’investissement

En 2020, lorsque Serge décide de créer un fonds consacré à la défense, l’idée ne fait pas l’unanimité.

À l’époque, investir dans l’armement est encore mal perçu par une partie des investisseurs. Les critères ESG, qui intègrent les enjeux environnementaux, sociaux et de gouvernance, constituent un frein important.

Serge défend pourtant une autre lecture : sans sécurité, difficile de garantir durablement les autres objectifs économiques et sociaux.

Deux ans plus tard, l’invasion de l’Ukraine par la Russie change la donne. Puis les interrogations sur l’engagement américain au sein de l’OTAN poussent les Européens à reconsidérer leurs capacités militaires.

Pour Serge, il ne s’agit pas simplement d’une hausse temporaire des dépenses. L’Europe doit désormais réfléchir à son autonomie stratégique, à ses capacités de production et à ses dépendances technologiques.

Et les besoins dépassent largement les armes traditionnelles. Les satellites, les télécommunications, la cybersécurité ou encore les composants électroniques deviennent des éléments essentiels de la défense.

L’exemple de Starlink illustre cette vulnérabilité : lorsqu’un système de communication indispensable dépend d’un acteur extérieur, la question de son contrôle devient stratégique.

Pour les investisseurs, cette transformation ouvre de nouveaux marchés. Mais elle impose aussi de comprendre un secteur où les décisions politiques, les autorisations d’exportation et les commandes publiques jouent un rôle déterminant.

Les drones changent-ils vraiment les règles du jeu ?

C’est l’une des grandes questions de l’épisode : que vaut encore un équipement militaire de plusieurs millions d’euros lorsqu’il peut être détruit par un drone beaucoup moins cher ?

En Ukraine, les drones ont profondément modifié les rapports de force. Serge évoque notamment la possibilité de détruire un char de plusieurs millions d’euros avec un engin coûtant moins de 10 000 euros.

Mais attention à ne pas conclure trop vite à la disparition des équipements traditionnels.

Pour Serge, l’avenir repose davantage sur la complémentarité des armes que sur leur remplacement.

Les drones permettent la surveillance, le renseignement ou des frappes à faible coût. Les avions, les missiles et les systèmes plus lourds conservent néanmoins des fonctions spécifiques, notamment pour certaines opérations en profondeur.

La véritable rupture se trouve aussi dans la vitesse d’innovation.

Sur le terrain ukrainien, les technologies évoluent parfois d’une semaine à l’autre. Un drone performant aujourd’hui peut devenir rapidement moins efficace face à de nouvelles techniques de détection ou de brouillage.

Dès lors, faut-il constituer d’immenses stocks de drones qui risquent de devenir obsolètes ?

Serge privilégie une autre approche : maintenir les compétences, les capacités industrielles et un niveau de commandes suffisant pour pouvoir produire rapidement lorsque les besoins apparaissent.

Cette accélération transforme également les grands programmes militaires. Les équipements devront intégrer davantage d’électronique, de logiciels et de mises à jour régulières.

Autrement dit, la capacité à s’adapter pourrait devenir aussi importante que la performance initiale d’une technologie.

Pourquoi les PME de défense intéressent les investisseurs

Quand on pense à l’industrie de défense, quelques grands noms viennent immédiatement à l’esprit : Thales, Dassault, Airbus ou MBDA.

Pourtant, derrière ces groupes se cache tout un tissu de sous-traitants.

Serge Weinberg évoque environ 4 500 entreprises en France, souvent des PME industrielles spécialisées dans des composants techniques. Certaines ont été fondées par des ingénieurs, disposent d’un véritable savoir-faire, mais manquent de moyens pour se développer ou préparer leur succession.

C’est précisément sur ce marché que se positionne Irénée.

Le premier fonds, d’un montant proche de 300 millions d’euros selon Serge, investit dans des entreprises déjà matures, souvent rentables, avec plusieurs dizaines de millions d’euros de chiffre d’affaires.

L’objectif n’est pas seulement d’apporter des capitaux. Il s’agit aussi d’augmenter les capacités de production et de rapprocher certaines entreprises pour constituer des acteurs plus solides.

Cette consolidation répond à un problème européen : la fragmentation de l’industrie militaire. Serge compare les quelque 170 systèmes d’armes européens aux 30 systèmes américains qu’il évoque dans l’épisode. Une dispersion qui limite les économies d’échelle et complique la production en grandes séries.

Mais investir dans la défense n’a rien d’un investissement classique.

Les produits doivent être qualifiés, les exportations sont contrôlées et les entreprises ne peuvent pas être vendues librement à n’importe quel acquéreur.

Chez Weinberg Capital Partners, cette contrainte est même intégrée à la stratégie : les investissements doivent rester compatibles avec les intérêts de souveraineté français et européens.

Cela peut limiter les possibilités de revente, mais c’est aussi ce qui distingue ce marché d’autres secteurs du private equity.

Comment investir dans la défense sans disposer de 100 000 euros ?

C’est la question que pose Matthieu Stefani : comment un particulier peut-il profiter de cette dynamique sans nécessairement accéder à un fonds de private equity spécialisé ?

Plusieurs possibilités sont évoquées.

La première consiste à investir dans des entreprises cotées en Bourse, directement ou à travers des fonds et ETF consacrés à la défense.

Mais Serge appelle à la prudence. Les valeurs du secteur ont déjà connu de fortes hausses, suivies de corrections. Une augmentation des budgets militaires ne signifie pas automatiquement que toutes les actions de défense continueront à progresser.

La deuxième possibilité est le private equity, qui permet d’investir dans des sociétés non cotées.

Chez Irénée, Serge indique que les particuliers peuvent accéder au fonds à partir de 100 000 euros. Il évoque des frais de gestion de 2 %, un intéressement à la performance de 20 % et une durée juridique d’environ dix ans, avec des appels de fonds progressifs.

Le point essentiel à comprendre reste l’illiquidité : contrairement à une action cotée, il n’est pas possible de récupérer librement son argent quand on le souhaite.

Enfin, Serge mentionne un véhicule de Bpifrance consacré à la défense, accessible selon les informations évoquées dans l’épisode à partir de 500 euros. Une piste pour les investisseurs disposant de montants plus modestes, même si les conditions, la durée de placement et les risques doivent être examinés avant toute décision.

Au-delà des supports d’investissement, Serge partage surtout sa méthode : identifier les marchés portés par des tendances profondes, comprendre les entreprises et suivre régulièrement l’information.

Il cite d’ailleurs d’autres secteurs qu’il juge structurellement porteurs, comme la santé, tout en rappelant qu’un marché en croissance n’empêche pas certaines entreprises de rencontrer des difficultés.

Pour lui, il n’existe pas de martingale toute faite. Il faut comprendre ce qui change, pourquoi cela change et quelles entreprises disposent réellement des moyens d’en bénéficier.

Et dans la défense, cette question dépasse le seul rendement financier. Serge assume pleinement la dimension stratégique de ses investissements : faire grandir des entreprises capables de contribuer à l’autonomie française et européenne.

Une conviction qui résume bien l’épisode : investir dans la défense, ce n’est pas simplement parier sur une augmentation des dépenses militaires. C’est aussi essayer de comprendre comment se construit la sécurité de demain.

Merci à notre partenaire Carmignac de soutenir La Martingale.

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Tout investissement comporte des risques, notamment un risque de perte en capital.