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Et si, pour connaître la probabilité qu’un candidat gagne une élection, qu’une entreprise entre en Bourse ou qu’un événement géopolitique survienne, il fallait regarder où les gens mettent réellement leur argent ? C’est toute la promesse des marchés de prédiction. Nicolas Vaiman, CEO de Bubblemaps, les étudie depuis plusieurs années, notamment grâce aux données disponibles sur la blockchain. Au micro de Matthieu Stefani, il décrypte Polymarket, ses stratégies, ses limites et surtout les comportements parfois très suspects que son équipe a pu identifier.

Quand l’argent transforme une opinion en information

Le fonctionnement d’un marché de prédiction est assez intuitif : les utilisateurs achètent des positions sur la réalisation ou non d’un événement. Les prix évoluent ensuite en fonction de l’offre et de la demande et donnent une estimation de la probabilité que le marché attribue à chaque scénario.

Pour Nicolas, c’est justement ce qui rend ces plateformes intéressantes : contrairement à un sondage où chacun peut donner son opinion sans conséquence, ici les participants mettent de l’argent derrière leurs convictions. Il parle d’« opinions financiarisées », agrégées pour produire une probabilité de marché.

Et les sujets sont pratiquement infinis : élections, sport, économie, introduction en Bourse d’une entreprise, intelligence artificielle, météo… Matthieu parcourt plusieurs marchés pendant l’émission et découvre jusqu’à des paris sur les mots que Donald Trump pourrait prononcer pendant un discours.

Mais il n’est pas nécessaire d’attendre la résolution finale pour gagner ou perdre de l’argent. Une position peut prendre de la valeur à mesure que la probabilité évolue. Autrement dit, certains utilisateurs ne cherchent pas forcément à prédire correctement le résultat final : ils cherchent à anticiper l’évolution de la perception du marché.

La blockchain permet aussi de repérer les insiders

C’est là que le travail de Bubblemaps prend une autre dimension. L’entreprise est spécialisée dans la visualisation des données blockchain : elle permet notamment de voir quels wallets détiennent certains actifs et surtout de repérer les connexions entre différentes adresses.

Nicolas explique avoir appliqué ces méthodes aux marchés de prédiction lorsque les soupçons de délits d’initiés ont commencé à se multiplier. Puisque les transactions sont visibles, son équipe peut analyser les comptes ayant pris des positions particulièrement justes et chercher des liens entre eux.

Il raconte notamment une enquête concernant un compte qui pariait sur les résultats de plusieurs entreprises cotées et qui, selon lui, affichait un taux de réussite particulièrement suspect. Bubblemaps aurait remarqué un point commun entre ces sociétés : elles étaient auditées par KPMG. Nicolas explique que l’enquête est toujours en cours et affirme que les informations utilisées provenaient d’une personne liée au cabinet.

Autre exemple encore plus spectaculaire : après une attaque américaine contre l’Iran, l’équipe de Bubblemaps a cherché les comptes ayant parié juste avant sur ce scénario. Nicolas dit avoir identifié une dizaine de comptes connectés ayant gagné environ 2,5 millions de dollars en pariant exclusivement sur des opérations militaires américaines. Selon lui, ces comptes n’avaient quasiment aucune activité avant le conflit et ont cessé leurs opérations après le cessez-le-feu. Il précise qu’une enquête était en cours au moment de l’enregistrement.

Cette transparence ouvre même une idée assez déroutante : plutôt que de chercher soi-même l’information, pourrait-on repérer les comptes anormalement performants et copier leurs positions ? Nicolas estime que c’est techniquement possible, mais ajoute que les utilisateurs les plus sophistiqués peuvent répartir leurs paris sur plusieurs comptes connectés précisément pour éviter d’être détectés.

Mais qui décide de ce qui est « vrai » ?

C’est probablement l’une des questions les plus intéressantes de l’épisode. Un match de football donne un résultat assez facile à déterminer. Mais comment décider qu’OpenAI a atteint l’AGI ? Ou même… que Volodymyr Zelensky porte véritablement un costume ?

Sur les marchés de prédiction, la définition de l’événement est donc presque aussi importante que le pari lui-même. Nicolas explique que des critères de résolution doivent être fixés à l’avance, avec des sources considérées comme suffisamment fiables pour trancher.

Il raconte même une histoire beaucoup plus improbable autour d’un marché portant sur la température maximale à Paris. Selon lui, le contrat utilisait à l’époque un seul capteur de Météo-France comme source de référence. Un parieur aurait alors physiquement fait monter la température mesurée par ce capteur et transformé une mise de 100 € en environ 30 000 €. L’anecdote illustre parfaitement le problème : si la règle dit que ce capteur constitue la source de vérité, manipuler la source revient à manipuler le résultat. Nicolas explique que les critères auraient ensuite été modifiés pour introduire davantage de redondance.

Polymarket utilise également un système de contestation communautaire. Nicolas prend l’exemple d’un marché qui demandait si Zelensky porterait un costume : après une première proposition de résolution, celle-ci peut être contestée avant qu’une communauté ne tranche. À un moment donné, même lorsqu’une situation reste discutable, il faut décider qui gagne et qui perd.

Plus qu’un pari, un nouveau signal sur le monde ?

Nicolas a lui-même du mal à ranger Polymarket dans une seule catégorie. Finance, gambling, marché de l’information : la plateforme mélange un peu les trois. Et c’est probablement cette dernière dimension qui intéresse le plus Matthieu. Même sans parier, observer l’évolution des probabilités peut permettre de détecter des signaux faibles sur une élection, une entreprise ou un événement géopolitique.

Il faut toutefois distinguer cet intérêt informationnel de la possibilité d’y miser de l’argent. Dans l’épisode, Nicolas explique que Polymarket et Kalshi sont interdits en France, avec une différence d’accès entre les deux plateformes. Matthieu termine d’ailleurs en rappelant explicitement qu’il ne donne aucun conseil d’investissement et que trader sur ces marchés depuis la France est présenté comme illégal dans leur discussion.

C’est finalement tout le paradoxe de ces marchés : ils peuvent ressembler à des plateformes de paris, tout en produisant une information que Nicolas considère parfois plus révélatrice qu’un simple sondage. Parce qu’entre dire « je pense que cela va arriver » et mettre réellement son argent sur la table, il y a une différence.

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